Armand Cabasson

Le Ruban noir

Kozakura s'était postée au dernier étage du donjon. De son point dominant, elle observait la petite armée de son père qui allait partir au combat. Ce dernier, malgré son âge, se tenait dressé sur son cheval, fier comme s'il avait commandé dix mille hommes alors que dans la cour s'en entassaient à peine trois cents. Entouré par ses gardes du corps en armure, il désignait ses samouraïs de son éventail et leur criait sèchement de discipliner leurs compagnies. Mais c'était peine perdue. Tous étaient si impatients de combattre... Ils se voyaient déjà couverts de gloire, brandissant des étendards pris à l'ennemi ou des têtes de champions vaincus en duel. Alors ils n'écoutaient rien. Ou plutôt, ils ne pouvaient plus rien entendre. Ils hurlaient leurs noms et lançaient des proclamations folles.
- Moi, Kokkaku Tatsuoki, je jure de rapporter les têtes de dix samouraïs ennemis !
Ailleurs, une lance était brandie vers le ciel.
- Moi, Dadaigu Sadayoni, fils de Dadaigu Toshimasa, je jure de faire flotter ma bannière au sommet du donjon du château de Fugano !
Alors un cavalier à l'armure rouge laquée se dressait sur ses étriers.
- Uzu Koremori défie quiconque ici de faire briller son nom plus que le sien durant ne serait ce qu'un seul combat !
Le même embrasement faisait bouillonner le sang des simples soldats. Des lanciers agitaient les pointes de leurs armes comme s'ils avaient voulu étriper l'azur afin de s'échauffer. Deux compagnies d'archers se disputaient violemment le droit de passer en premier la porte du château. La cavalerie se frayait un passage au pas à travers les fantassins armés de mousquets, désorganisant leurs rangs tout en se moquant d'eux. Les cavaliers détestaient les mousquetiers. Quoi de plus regrettable en effet qu'une héroïque charge de cavalerie brisée net par un tir nourri de mousquets ?
Kozakura promenait désespérément son regard sur cette cohue lorsque, enfin, elle l'aperçut. Aiwatsu Katsuuji. Il avait vingt ans, à peine trois de plus qu'elle. Il était le fils de l'un des plus nobles vassaux de son père. Leur mariage était prévu pour l'été mais la guerre avait été plus rapide et le lui ravissait au printemps. Les épaules de Kozakura s'élevaient et s'abaissaient au gré de sa respiration soudain plus marquée. Katsuuji brandissait la bannière de son père, une fleur de cerisier stylisée sur fond noir. Le fronton de son casque arborait un croissant de lune dont les pointes se dressaient vers le ciel. Sa bannière, son armure et son destrier de guerre étaient sombres. Il évoquait un nuage de tempête. Avec un air furieux, il fendit la foule des combattants et désigna du menton le capitaine responsable de la garde de la porte.
- Ouvrez ! Livrez-nous le passage ! ordonna-t-il.
Il était si fou d'impatience qu'on l'aurait cru prêt à charger cet officier, comme s'il s'était déjà retrouvé face au portail d'un château ennemi. Le seigneur Hagata, le père de Kozakura, renonça à mettre de l'ordre dans ses troupes et fit signe d'accéder à cette requête. Katsuuji lança presque aussitôt son cheval et força le passage, quitte à heurter ses genoux contre sentinelles et battants. Il voulait être le premier à traverser le pont de la rivière Kisogi, qui marquait la frontière avec le fief voisin. Mais il était suivi par un groupe de cavaliers tout aussi tumultueux qui entendaient bien lui disputer chèrement l'honneur d'être le " premier homme prêt au combat ".

(extrait)

Dessin de Patrick Méric
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