Le soleil, fleur de sang agonisant sur le miroir de la mer.
Quatre-vingt-dix-neuf mains, nombre d'entre elles ridées par la morsure
des ans, agrippent les poignées des wakizashis. Dix tremblent,
et neuf tachent de rouge les tatamis de paille tressée, du sang
s'égouttant à travers les bandages.
Le daymio Muyaba épouse Kobe Toda, devant qui pâlit la
fleur du cerisier. Sous le masque immaculé de poudre de riz, luit une
avidité animale dans le regard banalement serein du jeune chef du puissant
clan Yamamoto
Dans les traits de sa belle épousée, se dessine
une expression aussi éloignée du sourire que l'ombre l'est du
soleil.
Un héron blanc se découpe sur le cercle de feu qui se changera
bientôt en croissant de lune. Officiants et spectateurs retiennent leur
souffle, respectueux : la déesse Amateratsu a parlé. Qui saura
interpréter ses signes ?
Quatre-vingt-dix-neuf hommes prêts à recevoir la grande obscurité
s'agenouillent. Quatre-vingt-dix-neuf lames effilées se dénudent
sous l'avant dernier rayon du soleil. Elles ne brillent pas de l'éclat
pur d'un acier parfait ; sur toutes, des croûtes de sang séché
offensent l'il.
Kobe Toda, par sa parfaite maîtrise de l'Art du Conseil, dupe le cur
du daymio. Celui-ci devient sourd aux paroles prudentes de ses cent conseillers
- et même de ses gardes - qui guidèrent pourtant les pères
du père de Muyaba, et les grands-pères de son grand-père,
selon la tradition. La Cour du Chrysanthème, orgueil du Clan Yamamoto,
est célèbre dans tout le Japon pour sa fidélité
et sa sagesse.
La cérémonie se déroule dans le jardin de pierres du palais
impérial d'Edo. Derrière les quatre-vingt-dix-neuf samouraïs,
la cime neigeuse, ensanglantée, du distant Mont Fuji se reflète
dans la mer. Face à eux, se tiennent le trône voilé de l'empereur
et les statues aux yeux fiers de sa garde personnelle, katanas dénudés.
Des haikus d'adieu. Deux strophes pour quatre-vingt-dix-neuf adieux.
Le plus vieux et le plus jeune des condamnés, père et fils, s'avancent
pour les déclamer à l'unisson. Ils sont toujours à genoux
mais se tournent le dos, comme s'ils craignaient une attaque par traîtrise.
D'après le bushido, cela constitue une insulte voilée à
l'honneur de l'empereur, leur hôte durant cette cérémonie
qui pour eux sera l'ultime.
Les pétales ne sourient plus au soleil
La fleur est morte
Tachée par la boue
Le sang lave tout
Dans l'ultime obscurité
Ils resplendiront, propres
Kobe Toda, visage de déesse, esprit du démon de la cendre,
prêtresse lointaine de l'impérial Mikado, issue d'une race
dont les veines pulsent le sang d'Amateratsu
Elle est fidèle par
serment à Juchen Higaki, le Féroce, dont les terres jouxtent
celles du clan Yamamoto, et chez qui l'envie est plus forte que l'honneur du
bushido.
L'empereur brise le troisième éventail entre ses doigts. Ses douces
mains ne se sont jamais souillées de la terre fertile qui enfante le
riz nourricier et la fièvre morbide. Un garde appliqué fixe respectueusement
le sol et lui tend le quatrième.
(extrait)