Gilbert Millet et Alain Delbe

Lire Leo Perutz

Leo Perutz est né à Prague, dans l'Empire austro-hongrois, le 2 novembre 1882. Comme Franz Kafka, né un an plus tard dans la même ville, il est un juif d'expression allemande. En 1901, sa famille s'installe à Vienne où il achève ses études de mathématiques. Il se spécialise dans les statistiques et travaillera dans une société d'assurances. En 1911, il s'attelle à son premier roman, La Troisième balle, publié en 1915. Cette même année, mobilisé sur le front de l'Est, dans l'armée autrichienne, il est grièvement blessé. Il écrit alors, en collaboration avec Paul Frank, Le Miracle du Manguier (1916). Les deux hommes composeront un autre roman, initialement scénario de film, Le Cosaque et le rossignol (1927).
En 1918, Leo Perutz épouse Ida Weil, fille d'un médecin viennois. En 1920 paraît son premier chef-d'œuvre, Le Marquis de Bolibar. Suivent Le Maître du jugement dernier (1923) et Turlupin (1924). En 1928, Où roules-tu, petite pomme ? paraît en feuilleton dans le " Berliner Illustrierten Zeitung ". Le succès de Leo Perutz connaît son apogée mais Ida meurt, le lendemain de la naissance de leur troisième enfant, Felix.
En 1933, Hitler s'empare du pouvoir. Leo Perutz publie La Neige de Saint-Pierre, un roman sur la manipulation politique, aussitôt interdit en Allemagne. En 1935, l'écrivain épouse Grete Humburger. Un an plus tard paraît Le Cavalier suédois, œuvre majeure sur laquelle il travaillait depuis 1928. Le roman est, cette fois encore, interdit en Allemagne. Au moment de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par Hitler en 1938, Leo Perutz s'enfuit. Il gagne Venise puis Haïfa, avant de s'installer à Tel Aviv. Jorge Luis Borges a découvert son talent et l'a fait traduire en Argentine mais l'exil et la guerre correspondent pour Perutz à une chute dans l'oubli. Il ne revient en Autriche qu'en 1950. Il prend alors l'habitude d'y séjourner pendant l'été, passant le reste de l'année en Israël, état qui vient de naître. La Nuit sous le Pont de Pierre, roman qui met en scène la communauté juive de Prague, paraît en 1953. Leo Perutz meut le 25 août 1957 à Bad Ischl, en Autriche. Le Judas de Leonard connaît une publication posthume, en 1959.

Lire Perutz apporte le plaisir du divertissement, la plupart de ses romans proposant des aventures riches en rebondissements situées dans un cadre historique. Son œuvre apporte également la réflexion, chaque texte interrogeant la nature humaine à travers, le plus souvent, la question de l'identité. L'amateur d'un fantastique classique, loin des dérives sanguinolentes auxquelles l'Amérique nous a habitués, est également séduit, le basculement de l'ordre du monde étant une constante de l'œuvre de Perutz.
Le lecteur éclairé se réjouit aussi de la résonance avec les grands créateurs de l'âge d'or de la littérature allemande d'Europe centrale. Leo Perutz peint, le plus souvent, un monde à l'agonie. On pense à La Marche de Radetzky de Joseph Roth, fresque sur le déclin de l'empire autrichien, à L'Homme sans qualité que Musil qualifiait de roman de " l'effondrement d'une culture ", au désenchantement qui se dégage des œuvres d'Arthur Schnitzler. A travers le personnage de Léonard de Vinci dans Le Judas de Léonard, à travers la quête tragique du talent par les personnages du Maître du jugement dernier, Leo Perutz s'interroge sur l'art. On songe à La Mort de Virgile d'Hermann Broch, autre insertion dans un cadre historique d'une réflexion métaphysique sur la création et la mort. Et lorsque Perutz écrit, dans Le Maître du jugement dernier : " Une révolte contre le destin et l'irrémédiable ! Mais n'est-ce pas là - vu avec plus de recul - depuis toujours l'origine de toute forme d'art. ", Stefan Zweig n'est pas loin. Quant au rapprochement avec Kafka, il tient à l'utilisation du fantastique au service d'une vision pessimiste de la société, machine à broyer les individus. Si les univers sont différents, Perutz ouvrant sur les espaces et l'histoire alors que Kafka enferme ses personnages dans des décors contemporains aux limites étroites, impossible de ne pas voir dans bien des personnages tragiques de Perutz des pendants de Joseph K., le héros du Procès de Kafka, mis en accusation et exécuté pour un crime qu'il ignore.

La troisième balle
Die dritte Kugel - Roman - 1915 - Livre de Poche 3128.

Au début du XVIème siècle, Charles Quint charge Cortez de conquérir le Nouveau Monde. Qu'importe la brutalité qu'il y déploiera, pourvu qu'il rapporte le trésor des Indiens, l'or qui financera la guerre en Europe et surtout permettra d'écraser la Réforme. Grumbach, un noble allemand banni en ces terres pour avoir justement adhéré aux idées luthériennes, jure de s'opposer à ce pillage. Il n'a pour cela qu'une arquebuse et trois balles : une pour Cortez, une pour le duc de Mendoza, son demi-frère et rival, une pour le bourreau. Mais une malédiction lancée sur ces mêmes balles...
Avec ce que l'on tient en général pour des défauts, Perutz réussit à faire de son premier roman, publié en 1915, un livre flamboyant. Certes on y trouve déjà les grands thèmes perutziens comme le pessimisme, l'illusion du libre arbitre (rarement le thème de l'homme floué par l'histoire a donné des pages plus fortes que celles du dernier chapitre) ou de la fiabilité de la mémoire (qui défaille dans l'amnésie, se focalise dans l'idée fixe de la vengeance). Mais, avec ses personnages de forts en gueule, de va-t-en guerre qui virevoltent d'un extrême à l'autre de toutes les émotions, l'auteur ne s'embarrasse pas de crédibilité ni de finesse psychologique. Comme le diable et les fantômes se mêlent à eux, on devine que la vérité historique n'est pas non plus son souci. Décrire les Aztèques comme " un peuple de moines, de danseurs et d'enfants ", qui " ont coutume de recouvrir les parois de leurs habitations de tapis et de tentures " devait déjà faire sourire quand le livre est paru. Pourtant, quel récit extraordinaire ! On a l'impression de suivre une de ces épopées telles que, à l'époque, seuls les théâtres de marionnettes, spécialité de Prague, devaient encore oser les jouer. On s'étonne qu'un tel livre ait été écrit au début du XXème siècle (d'autant que l'injure fréquente de bouffon lui donne une modernité que Perutz n'avait sûrement pas prévue). Quelle exubérance ! Quel plaisir d'écrire ! C'est clair : Perutz s'amuse, Perutz jubile, et le lecteur n'a qu'à se laisser porter par son style pour rire, frémir, trembler et pleurer avec lui. Amateurs de littérature dépressive et étriqués de l'imaginaire, s'abstenir.

Le Marquis de Bolibar
Des Marques de Bolibar - Roman - 1920 - Livre de Poche 3236.

1812. L'Espagne se soulève contre Napoléon, avec le soutien des Anglais. Deux régiments allemands, alliés des Français, sont pris dans cette tourmente. Retranchés dans la ville de Las Bisbal, cernés par la guérilla et les Britanniques, ils craignent la révolte des habitants de la ville. Un espion a révélé que le déclenchement de l'émeute serait donné par un certain marquis de Bolibar. Trois signaux sont attendus de lui. Lorsque le mystérieux marquis est arrêté, sous l'apparence d'un muletier, puis exécuté, la confiance devrait revenir. Il n'en est rien. L'ombre du mort règne sur la ville. Une atmosphère de maléfice…
Au sortir de la Première guerre mondiale, avec ce sens du décalage qui lui est propre, Leo Perutz décrit une autre boucherie, celle des guerres napoléoniennes. Il lie cette propension des hommes à s'entretuer au thème de l'Antéchrist. Il le lie également à la question de l'identité. Que viennent faire ces Allemands dans un conflit entre la France et l'Angleterre, par Espagnols interposés ? Mais surtout, qui est le personnage principal, ce marquis de Bolibar qui semble pouvoir changer de visage ?
La force du fantastique de Leo Perutz vient de l'arrière-plan historique, le début du XIXème siècle où se situe l'action mais surtout le XXème, sous-entendu, cette Europe qui sort d'un conflit mondial et se prépare aux horreurs du second, à l'extermination du peuple juif. Qui sont ces hommes pour lesquels l'autre n'est qu'un ennemi, une menace qu'il faut détruire ? La dernière scène du roman, celle où le narrateur, le lieutenant Jochberg, se regarde dans un miroir, constitue, au même titre qu'une scène semblable dans Le Cas étrange du Docteur Jekyll et de Mister Hyde de Robert Louis Stevenson, un morceau d'anthologie sur le thème de la bête qui sommeille en nous. S'y ajoute un basculement de l'intrigue si exceptionnel qu'il invite le lecteur à revenir, pour son plus grand plaisir, au début du roman. Une œuvre exceptionnelle.

Le Maître du Jugement dernier
Der Meister des Jüngsten Tages - Roman - 1923 - Livre de Poche 3173.

Le baron Gottfried von Yosch est appelé à remplacer, lors d'une soirée chez l'acteur Eugen Bischoff, un musicien indisponible. Étrange soirée… D'une part, le baron, ancien amant de Dina, l'épouse du comédien, se résigne mal à la rupture qu'elle lui a imposée. D'autre part, les amis d'Eugen Bischoff s'ingénient à lui dissimuler que sa carrière est sur le déclin et que la banque où il avait placé toutes ses économies vient de faire faillite. Aussi, lorsque l'acteur se suicide, après le concert, se trouve-t-il des gens pour penser que le baron, jaloux, l'y a poussé en lui révélant les mauvaises nouvelles. Mais bientôt, le roman bascule.
Gottfried von Yosch peine à se souvenir de ce qu'il a fait juste avant le suicide et se demande si ses accusateurs n'ont pas raison. Dans un premier temps, une enquête policière est proposée. Aidé d'un ingénieur tenace, le baron cherche à démontrer que la mort d'Eugen Bischoff a été provoqué par celui qui a poussé au suicide deux jeunes gens dont le cas est évoqué par la presse. Puis l'irrationnel s'installe. Le Maître du jugement dernier est un parfait exemple des subtilités du fantastique. La première partie du roman ancre l'intrigue dans le réel, multipliant les notations réalistes. Une atmosphère d'angoisse est toutefois présente. Lorsqu'il joue le trio en si majeur de Brahms, le narrateur pense à " …la voix d'une âme égarée, la voix d'un cœur étreint par l'angoisse et qui monte pour exprimer sa souffrance. " Sous le monde apparent s'en dissimule un autre, celui de la mort, où les personnages vont entrer. On se souvient alors de la " Préface en guise de postface " : " Le porche des temps s'ouvrit silencieusement. Aucun d'entre nous ne savait où ce chemin nous conduirait, et il me semble aujourd'hui que nous avons avancé à tâtons, pas à pas, dans un long couloir obscur au bout duquel nous attendait un monstre qui brandissait un gourdin… " Un monstre tapi au fond de nos désirs.

Seigneur, ayez pitié de moi !
Herr erbarme dich meiner - Nouvelles - 1907-1929 - Albin Michel.

Sept nouvelles. Autant de sorts qui basculent. " La Naissance de l'Antéchrist " est analysé, à la page 46, par Cornélia Michelis-Masloch. Les autres textes développent des thèmes semblables. Les personnages sont autrichiens, tchèques, russes, français, hongrois, italiens. Les décors, les époques varient. L'ironie du destin frappe avec autant de rigueur. Le malheur peut venir d'une identité sur laquelle on se trompe ou que l'on a cachée, d'un geste malheureux, d'un passé qui ressurgit. Le personnage de la première nouvelle, un officier russe, est surnommé " Seigneur, ayez pitié de moi ". Leo Perutz ajoute : " …je pense que nous tous, qui vivons et luttons, pourrions porter ce nom. "
Une autre caractéristique de ces nouvelles est de présenter des personnages d'une pièce, figés dans un trait de caractère, une fidélité à des valeurs, une folie. Confronté au redoutable Felix Dzerjinski, chef de la Tchéka, police politique soviétique, l'officier russe de " Seigneur, ayez pitié de moi " refuse de trahir le Tzar. Dans " Une simple pression sur le bouton ", un homme récuse le spiritisme. Un cordonnier est hanté par l'Antéchrist, un baron obsédé par la Lune qu'il rend responsable des malheurs de sa famille, une femme gravement malade ne pense qu'au pistolet qui pourrait mettre fin à ses jours. A chaque fois ou presque, la mort est au rendez-vous. Elle ne frappe jamais comme on l'attendrait, tant est grand l'art de Leo Perutz de faire basculer une intrigue…

Turlupin
Turlupin - Roman - 1924 - Fayard.

Aucune monotonie avec Perutz. D'un livre à l'autre, la surprise est assurée tant son imagination, son style, sont capables de diversité. Avec Turlupin, écrit en 1923, le lecteur croit aborder un roman historique. L'ouverture est savante. Citations à l'appui, elle plante le décor : la France de 1642. Richelieu veut en finir avec la noblesse, des complots se trament, c'est à qui frappera le premier... Perutz domine son sujet et l'on comprend qu'un Borges, maître de l'érudition fantastique, admirât notre auteur. Mais la trop belle aisance, voire la désinvolture (existait-il un " vainqueur de Rocroi " en 1642 ?) montre vite que l'Histoire, celle de France ici, n'est qu'un prétexte pour dresser le portrait de Turlupin, brave commis barbier et perruquier, ancien enfant trouvé que seule tourmente la crainte d'être dénoncé à Dieu pour son manque de charité envers les mendiants. Aussi veille-t-il à toujours leur donner quelque chose. Personne n'est parfait et qui ne pardonnerait un défaut dont la conséquence est finalement la générosité ? Mais nous sommes dans un roman de Perutz et ce ridicule grain de sable...
Tandis que Turlupin est introduit dans la société des Grands du Royaume, le lecteur se retrouve en plein récit comique. On rit devant les embarras du héros à s'inventer des histoires de famille, à comprendre ce qu'est la " danse de Toulouse " ou à se trouver un remplaçant pour affronter en duel le terrible Monsieur de La Roche-Pichemer. On rit et on baisse la garde, persuadé que notre auteur n'a d'autre envie que de plaisanter et que tout cela s'achèvera gaiement. C'est à la fin que Perutz nous attend. Une fin dont je ne connais d'équivalente dans la cruauté, tant pour le personnage que pour le lecteur, que celle du Procès de Kafka, comme par hasard. Oui, nous sommes bien dans un roman de Perutz et sa légèreté était un piège où nous sommes tombés en bons naïfs. Perutz, lui, n'a jamais eu qu'une intention : rappeler que, s'il arrive à la vie d'avoir de l'humour, elle n'oublie jamais d'être impitoyable. Et après tout qu'importe, si " Dieu, à l'instar des grands seigneurs, s'est peut-être offert une bonne journée aux dépens d'un simple d'esprit " ?

Où roules-tu, petite pomme ?
Wohin rollst du, Äpfelchen - Roman - 1928 - Livre de Poche 3186.

Prisonnier sur le front russe pendant la Grande Guerre, Georg Vittorin a subi les humiliations du commandant du camp, Mikhaïl Mikhaïlovitch Sélioukov. Libéré, il jure, avec quatre camarades, de se venger. Mais le retour à Vienne estompe vite la promesse. L'Empire austro-hongrois s'effondre. Chacun cherche à noyer le désastre dans la quête du plaisir ou à construire sa vie en oubliant le drame qui s'achève. Georg Vittorin s'acharne. Abandonné par ses amis, il agira seul. Sacrifiant à la vengeance son père, ses sœurs qui auraient besoin de son aide, sa fiancée qui lui est restée fidèle et sa situation sociale, il reprend le chemin de la Russie. Il se retrouve plongé dans la guerre civile qui oppose les Rouges, bolcheviques, et les Blancs, partisans du régime tsariste. Débute un périple insensé, dans la fureur sanglante de l'Union Soviétique naissante et de l'Europe à peine sortie du cauchemar.
Une fois de plus avec Perutz, la force du roman réside dans l'art de conduire l'intrigue et surtout dans le basculement final : l'ironie du destin s'y manifeste dans toute sa splendeur tragique. Il n'est pas question ici de révéler cette conclusion. Que l'on sache simplement que s'y révèle pour Georg Vittorin, au terme d'aventures tour à tour héroïques et pitoyables, l'absurdité de son existence. Une leçon qui s'applique, à travers ces portraits d'êtres qui s'agitent dans le vide à l'humanité en général. En témoigne le titre, Où roules-tu, petite pomme ?, symbole de l'aspect dérisoire et chaotique de la condition humaine.

La Neige de saint Pierre
St. Petri-Schnee - Roman - 1933 - Fayard.

Un nouveau visage de Perutz apparaît ici. En 1932, le jeune Dr. Amberg, engagé par le baron von Machlin, quitte Berlin pour le lointain village de Morwede. Afin de soigner les paysans ? Pas si simple, car le baron vient de découvrir la neige de saint Pierre, un champignon du blé capable de provoquer des états d'exaltation religieuse, et compte bien s'en servir pour ramener l'Allemagne à la foi et permettre la restauration de l'ancienne lignée des empereurs. Publiée à Vienne en 1933 (et interdite peu après, parce qu'elle a pour thème la manipulation et le pouvoir), cette histoire n'est-elle que littérature ? Comment le croire alors qu' " en ce pays de Westphalie, il y a toujours dans l'air quelque chose qui ressemble à une catastrophe " ? Une telle intrigue suffirait à un bon roman et contenterait plus d'un écrivain. Pas Perutz qui place son récit dans la bouche du Dr. Amberg au sortir d'un coma qu'il pense de quatre jours, certain d'avoir reçu une balle au terme de cinq semaines passées à Morwede. Mais voici que médecins et infirmières lui affirment qu'il a été renversé par une voiture juste avant de prendre son train pour Morwede, et que son coma a duré cinq longues semaines. A-t-il rencontré le baron von Malchin ? A-t-il aimé son amie " Bibiche " ? " Et la prétendue réalité, dans tout cela, que devient-elle, qu'en reste-t-il ? " Souvent le procédé a été utilisé - et parfois avec talent (Hardellet, Auster…) - comme une pirouette finale. Perutz est bien plus subtil, qui pose la question dès les premières pages et, avec une adresse diabolique, plonge jusqu'à la fin son lecteur incapable de trancher dans un inquiétant sentiment d'étrangeté. C'est la force et le génie de ce roman. Perutz est un fabuleux manipulateur et, plus que ses personnages, c'est son lecteur qui demeure sa victime préférée. Pour le plaisir de ce dernier.


dessin de Michel Le Sage


Le Cavalier suédois
Der schwedische Reiter - Roman - 1936 - Phébus.

Publié en 1936, dans le climat oppressant de l'avant-guerre, ce roman se déroule sur les terres de Silésie au XVIIIème siècle, quand un jeune roi de Suède voulut en découdre avec le tzar et d'autres princes d'Allemagne et de Pologne. Cette guerre-là en vaut une autre, toutes sont aussi confuses, toutes sont aussi cruelles et méprisantes pour les petites gens. Dans cet univers froid et brutal, un homme, un voleur, va tenter sa chance. Il emprunte l'identité d'un compagnon de hasard, cavalier suédois aussi fougueux que fat. Pour avoir droit, lui aussi, à quelques années de bonheur. Comment faire autrement quand on a à ses trousses les dragons du diabolique baron Maléfice et qu'on refuse d'être happé par l'enfer des forges de l'Evêque ? Comment mieux dire que ce monde appartient au diable ?
Dans un tel monde, comme l'écrit Jean-Pierre Sicre dans sa préface de l'édition Phébus, on ne peut espérer gagner mais, puisqu'il faut perdre, que ce soit avec élégance. Et quelle élégance ! Poétique, ce livre émouvant manie le fantastique avec une subtilité inégalée, le laissant s'évanouir ici pour mieux le faire resurgir là. C'est un passionnant roman d'aventures, et tellement plus. Si le pessimisme de l'auteur s'y exprime, c'est sans grandiloquence, avec une sorte de pudeur. C'est enfin une superbe histoire d'amour. Amour d'un homme pour une femme, pour sa petite fille, et qui ira pour elles jusqu'à se dépouiller de son nom. Un chef d'œuvre.

La Nuit sous le Pont de Pierre
Nachts unter des steinernen Brücke - Roman - 1953 - Fayard.

Dans ce roman composé d'une suite de nouvelles, Leo Perutz revient à ses racines juives et pragoises. Le rabbin Loew, celui à qui on attribue la réalisation du Golem, y est évoqué. On y croise aussi l'empereur Rodolphe et une foule de personnages, des puissants et des gens de rien, tous guettés par la mort. La nouvelle Un Pichet d'eau-de-vie montre un alcoolique, musicien pauvre, cuvant son eau-de-vie dans le cimetière, le jour où les fantômes des morts de l'année passée viennent appeler les morts de l'année à venir. L'homme entend son nom. La légende se mêle à l'histoire en un basculement permanent de la réalité. Lorsque l'empereur succombe à la beauté de Rachel, l'épouse du rabbin Meisl, le rabbin Loew use d'un charme pour que les amoureux se rencontrent en rêve. Cet amour traverse tout le roman, union impossible de deux cultures, de deux classes sociales, union radieuse que symbolisent la rose et le romarin enlacés sous le Pont de Pierre, ce symbole de Prague, amour tragique qui condamne Rachel.
Appuyé sur l'univers des contes, le roman de Leo Perutz grouille d'histoires cocasses, savoureuses, presque gaies. À l'arrière-plan, rôde la mort dont nous avons parlé mais aussi la grande menace de la persécution, de l'antisémitisme. Comme l'oublier puisque les pires craintes se sont réalisées, ce texte ayant été écrit après la Shoah. Le titre de la première nouvelle en devient symbolique : La Peste dans la cité juive.

Le Judas de Léonard
Der Judas des Leonard - Roman - 1959 (posthume) - Phébus.

1498. Le prieur du couvent de dominicains Santa Maria delle Grazie se plaint auprès du duc de Milan. Il a payé Léonard de Vinci pour peindre une Cène. Or l'œuvre reste inachevée. L'artiste plaide qu'il ne pourra poursuivre son travail que lorsqu'il aura trouvé un modèle pour le personnage de Judas. Une plongée dans les bas-fonds de la ville ne lui a pas permis de découvrir la figure du traître idéal.
Leo Perutz aimant désorienter son lecteur, Léonard est abandonné. Nous voici sur les traces de Joachim Behaim, un étranger venu vendre des chevaux et récupérer l'argent qu'il a prêté à un vieil homme, Boccetta. Ce dernier désir provoque l'hilarité ou la compassion : Boccetta, très riche sous son apparence de pauvreté, est le plus grand avare que la Terre ait jamais porté. Jamais on ne l'a vu rendre de l'argent aux naïfs à qui il en a emprunté. Le lecteur se dit que Boccetta constituerait un modèle idéal pour Judas, qui a vendu le Christ pour trente deniers. Leo Perutz est plus subtil. Il faut attendre la dernière partie du roman et un de ces basculements dont l'écrivain est friand pour relier les deux trames et comprendre le véritable sens de l'œuvre.
Au-delà de la réflexion sur l'art, l'impossibilité de créer sans attache avec la réalité, au-delà du cadre historique que traversent des peintres célèbres ou obscurs mais aussi la figure de François Villon, c'est à une réflexion sur l'homme et sur le mal que nous convie Leo Perutz. Le diable n'est pas où on le cherche. Un malandrin peut se comporter comme un homme d'honneur, un être de bonne réputation avoir l'âme la plus noire. Le lecteur attentif note également, vers la fin, ce passage où un personnage meurt " réconcilié avec le Grand Tout, échappant à l'imperfection terrestre. " Leo Perutz a succombé peu de temps après avoir tracé ces mots.

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