Le roman-feuilleton

Le XIXème siècle fut, en France, l'époque de l'alphabétisation. Le peuple qui réalise la Révolution française sait à peine signer son nom en bas de documents officiels qu'il est incapable de lire, actes de naissance, contrats de mariage. En 1900, grâce à la loi Guizot de 1833 et à la célèbre loi de Jules Ferry rendant, au début de la Troisième République, l'enseignement obligatoire, les Français, surtout les plus jeunes, ont acquis les connaissances de base. La littérature en est bouleversée. Existe désormais un lectorat populaire. A la fin du XVIIIème siècle, on publiait 2000 ouvrages par an. Le chiffre de 15 000 est dépassé en 1899.
En 1836, la presse destinée au grand public, c'est-à-dire vendue à un prix modeste, voit le jour, grâce à Émile de Girardin qui a l'idée de faire paraître dans son quotidien, La Presse, des annonces publicitaires. Il est imité par Edmond Dutacq et son journal Le Siècle. La naissance de la littérature populaire est la conséquence directe de cette innovation. C'est La Presse qui publie, toujours en 1836, le premier roman-feuilleton français : La vieille fille, en douze épisodes, un roman que Balzac, dans une lettre à Madame Hanska, affirme avoir écrit " en trois nuits ".
Alexandre Dumas, George Sand et Eugène Sue suivent cette voie. Ils ne font pas l'unanimité. Sainte-Beuve traite ces œuvres de " littérature industrielle ". Eugène de Mirecourt fait paraître Fabrique de romans, Alexandre Dumas et Cie. Plus tard, Émile Zola écrira : " Tout Paul Féval n'est plus bon qu'à vendre à la livre. "
Le roman-feuilleton connaît un engouement qui culmine avec Les Mystères de Paris d'Eugène Sue publiés dans Le Journal des débats du 19 juin 1842 au 15 octobre 1843. Dans l'introduction de l'édition Bouquins de ce roman, en 1989, Armand Lanoux écrit :
Une véritable marée populaire submerge la presse naissante ! On va jusqu'à louer le journal pour une demi-heure pour 10 sous (environ 150 francs) ! De multiples anecdotes permettent d'évaluer cette vogue d'un genre qui, aujourd'hui n'est pas encore épuisé. On prête au ministre Duchatel un propos devenu célèbre. Il entre un matin dans son cabinet, effaré et demande à ses collaborateurs : " Est-ce vrai que La Louve est morte ? "
D'autres œuvres célèbres paraissent en feuilleton : d'Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, dans Le Siècle, et Le Comte de Monte-Cristo, dans Le Journal des débats, plusieurs romans de Balzac. Même les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand font l'objet, après la mort de l'auteur en 1848 d'une publication dans La Presse.
Des impératifs
Outre qu'il a modifié le rapport au public, le roman-feuilleton a bouleversé les techniques d'écriture. Il fallait adapter les récits au découpage, ménager des chutes en fin d'épisode. Le mélange des genres, cher aux romantiques, est mis en œuvre. Il s'agit d'alterner les séquences dramatiques et comiques, angoissantes et rassurantes. Alexandre Dumas y parvient avec virtuosité. Le suspens incite le lecteur à acheter le journal du lendemain. Ce n'est pas un hasard si le roman policier naît au XIXème siècle.
Mais les inconvénients sont nombreux. Rétribués à la ligne, les écrivains usent d'artifice. Les dialogues d'Alexandre Dumas sont significatifs à cet égard. Voici un extrait de Vingt ans après :
- La haine qu'il a contre le roi.
- Contre le roi ?
- Oui, le roi l'a déclaré bâtard, l'a dépouillé de ses biens, lui a défendu de porter le nom de Winter.
- Et comment s'appelle-t-il maintenant ?
- Mordaunt.
- Puritain et déguisé en moine, voyageant seul sur les routes de France.
- En moine dites-vous.
- Oui, ne le saviez-vous pas ?
- Je ne sais rien que ce qu'on m'a dit.

Il faut aussi mentionner la nécessité de résumer en début d'épisode la situation, comme ici dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue :
Nous conduirons le lecteur chez la comtesse Mac-Gregor, qu'une crise salutaire venait d'arracher aux délires et aux souffrances qui pendant plusieurs jours avaient donné pour sa vie les craintes les plus sérieuses.
Umberto Eco s'est penché sur le style des feuilletonistes. Dans De Superman au surhomme (1978), il écrit :
Le Comte de Monte-Cristo est sans doute l'un des romans les plus passionnants qui aient jamais été écrits, et c'est aussi l'un des romans les plus mal écrits de tous les temps et de toutes les littératures.
Il explique comment, voulant traduire en italien le chef-d'œuvre de Dumas, il a tenté d'en éliminer toutes les erreurs, les platitudes, les redites qui avaient pour but de permettre au lecteur occasionnel du journal de ne rien ignorer des épisodes précédents. Au bout de cent pages, il s'est aperçu que sa traduction n'avait aucune saveur :
Ainsi, on découvre que les horribles intempérances stylistiques sont, certes, des " chevilles ", mais qu'elles ont une valeur structurale, comme les barres de graphite dans les réacteurs nucléaires, ralentissant le rythme pour rendre nos attentes plus lancinantes, nos prévisions plus hasardeuses.
Autre impératif du feuilleton, un homme ne suffisait pas toujours à la tâche. Les auteurs se regroupent : Emile Erckmann s'associe avec Alexandre Chatrian, l'un se chargeant de l'écriture, l'autre des rapports avec les commanditaires et éditeurs. Pierre Souvestre travaille avec Marcel Allain. Les deux auteurs de Fantômas tirent au sort qui rédigera les chapitres pairs et qui les chapitres impairs. Beaucoup de feuilletonistes ont recours à des collaborateurs chargés de les aider. Le plus connu d'entre eux est Auguste Maquet, qui a travaillé avec Alexandre Dumas, notamment pour Les Trois Mousquetaires. Le sujet est controversé et a donné matière à procès mais il semblerait que Maquet ait été chargé de réunir une partie de la documentation historique, voire de dresser le plan et une première ébauche.
Le bêtisier des feuilletonistes
L'urgence dans laquelle travaillaient les auteurs n'allait pas sans inconvénients majeurs. Répétitions, contradictions, erreurs se multiplient. On doit à Alexandre Dumas, dans Le Collier de la reine, cette phrase :
Ah ! Ah ! dit Don Manoël en portugais.
Dans Le Vicomte de Bragelonne, il commet cet anachronisme :
Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel que Monsieur de Voltaire.
Le Comte de Monte-Cristo offre un autre passage savoureux :
Mme de Mortcerf entra sous la voûte de feuillage. Le comte, qui la tenait par le bras, s'aperçut qu'elle tremblait :
- Avec cette robe légère et sans préservatif autour du cou, vous n'avez pas froid ?

Xavier de Montépin écrit dans La Joueuse d'orgue :
En proie à un affolement complet, il sentait ses quatre membres s'entrechoquer dans son cerveau.
Le Roi des montagnes d'Edmond About jongle avec les nationalités, à en perdre tout sens logique :
Mais, Allemand que vous êtes, un Anglais à votre place se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille.
A lui seul, Ponson du Terrail, l'auteur de Rocambole, offre aux collectionneurs de bourdes de quoi se réjouir :
Melchior n'avait cessé de boire durant toute la route et n'avait point desserré les dents.
…les bras croisés en tenant son journal.
Bon! Bon! maugréa-t-il en silence et en bas-breton.
Il avait un pantalon de velours et un gilet de la même couleur.
Il avait la main froide comme celle du serpent.
Il surgit, un sabre dans chaque main, un pistolet dans l'autre.
Rien ne désarme Ponson du Terrail, même pas le courrier des lecteurs qui lui signale ses erreurs.
On s'étonnera peut-être que notre héros, transpercé au cœur de plusieurs coups de lance et, pour comble, pendu, dans un de nos épisodes précédents, au gibet de Montfaucon, où il est resté pendant trois jours, se retrouve si bien vivant et si bien portant dans celui-ci. Mystère !

(extrait)

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